Guide d’interprétation
Comment savoir si quelqu’un ment ? Ce que la recherche dit des signes du mensonge
Les menteurs fuient-ils le regard ? Croyance la plus répandue, mais la recherche n’y voit presque aucun lien et l’on distingue vrai et faux 54 % du temps.
Existe-t-il un signe qui trahit les menteurs ? La réponse courte
Les listes de « signes qu’une personne ment » sont partout : les menteurs fuient le regard, se touchent le nez, lèvent les yeux vers la droite. Quand on a demandé à des personnes de 58 pays comment elles savent que quelqu’un ment, la réponse la plus fréquente a été que les menteurs évitent le regard (Global Deception Research Team, 2006).
La réponse courte : en moyenne, mensonges et vérités diffèrent un peu. Les mensonges contiennent moins de détails, paraissent moins plausibles, et la personne qui ment semble un peu plus tendue. Mais dans une méta-analyse portant sur 158 indices, la plupart des effets étaient très faibles : la taille d’effet médiane des 88 indices disposant d’au moins trois estimations n’était que de |0,10| (DePaulo et al., 2003). Dans les expériences où l’on jugeait sur le moment les propos d’inconnus, on avait raison 54 % du temps en moyenne, alors que le hasard donne 50 % (Bond & DePaulo, 2006).
Selon une analyse, ce n’est pas tant que l’on regarde au mauvais endroit : c’est que le mensonge ne laisse que des traces ténues dans le comportement (Hartwig & Bond, 2011). Dans la vie courante, les mensonges étaient plus souvent découverts plus tard, grâce à d’autres personnes ou à des preuves matérielles, que par le langage corporel au moment où ils étaient dits (d’après le résumé ; Park et al., 2002).
Ce guide n’est pas une liste de contrôle pour démasquer ou accuser quelqu’un, et mind.io ne propose pas de test de mensonge. Il présente la croyance sur le regard et ce qu’ont trouvé les études, les indices qui diffèrent vraiment, la capacité à distinguer le vrai du faux, les micro-expressions et le polygraphe, les approches que les chercheurs jugent plus prometteuses, les mensonges du quotidien et les soupçons dans les relations proches, puis les questions fréquentes.
Les menteurs fuient-ils le regard ? La croyance mondiale à l’épreuve
En 2006, une équipe internationale a mené deux enquêtes. Dans la première, 40 personnes dans chacun de 58 pays, soit 2 320 au total, ont écrit comment elles savent que quelqu’un ment. 63,66 % ont cité le regard fuyant, bien plus que toute autre réponse, et c’était la réponse la plus fréquente dans 51 des 58 pays. Dans la seconde, 40 personnes dans chacun de 63 pays ont rempli un questionnaire, et 71,5 % ont répondu que les menteurs regardent moins dans les yeux que d’habitude (Global Deception Research Team, 2006).
Cette croyance est apparue dans les 75 pays étudiés. La France et le Japon ont participé aux deux enquêtes et la Corée à la seconde, mais l’article ne donne pas de chiffres par pays, et la plupart des participants étaient des étudiants (surtout universitaires dans la première) (Global Deception Research Team, 2006).
Les recherches racontent autre chose. Dans une méta-analyse d’expériences, 32 estimations du contact visuel se combinaient en un effet presque exactement nul (d = 0,01), et le regard fuyant ne montrait pas non plus de différence nette (d = 0,03) (DePaulo et al., 2003). Une autre méta-analyse n’a trouvé « aucune preuve que les gens évitent le contact visuel quand ils mentent » (d’après le résumé ; Sporer & Schwandt, 2007). Dans les expériences où les personnes étaient motivées à réussir, les menteurs regardaient un peu moins dans les yeux (d = −0,15) ; sans motivation particulière, ils le faisaient un peu plus, sans différence significative (DePaulo et al., 2003). Dans les deux cas, l’écart est bien trop faible pour juger une personne.
On dit regarder les yeux, mais quand les chercheurs ont examiné les jugements réellement rendus, le contact visuel n’y était que faiblement lié (r = −0,15) (Hartwig & Bond, 2011). On évite le regard pour bien d’autres raisons que le mensonge : l’anxiété sociale peut rendre le contact visuel difficile même quand on le souhaite, comme l’explique le guide sur l’anxiété sociale, et certaines personnes autistes trouvent le regard inconfortable et s’y forcent pour s’adapter, comme le décrit le guide sur l’autisme à l’âge adulte.
L’idée que des yeux qui partent en haut à droite trahissent un mensonge vient de la programmation neurolinguistique (PNL). Des chercheurs du Royaume-Uni et du Canada l’ont testée dans trois études. Les mouvements des yeux de 32 droitiers ne différaient pas significativement selon qu’ils mentaient ou disaient la vérité. Sur 50 personnes ayant jugé 32 vidéos, les 21 à qui l’on avait appris la règle ont obtenu en moyenne 16,33 bonnes réponses, sans différence significative avec les 29 autres (16,59). Dans 52 vidéos de personnes lançant un appel public réel pour retrouver un membre de leur famille disparu (26 jugées mensongères et 26 sincères au vu de preuves solides), aucune différence significative non plus. Les auteurs concluent qu’il y a « de sérieuses raisons d’être sceptique » (Wiseman et al., 2012).
Le clignement des yeux n’était pas non plus clairement lié au mensonge (d = 0,07). La dilatation des pupilles (d = 0,39) ne reposait que sur quatre estimations (DePaulo et al., 2003), et une analyse avertit que les effets fondés sur peu d’estimations peuvent être gonflés (d’après le résumé ; Luke, 2019). Quant à savoir pourquoi la croyance est si répandue, l’équipe internationale a proposé que l’image de menteurs trop honteux pour soutenir le regard se transmet comme une norme sociale destinée à décourager le mensonge, tout en reconnaissant que cette idée peut être spéculative (Global Deception Research Team, 2006).
Les indices qui diffèrent vraiment, et leur faiblesse
Une méta-analyse de 2003 a combiné 1 338 estimations de 158 indices issues de 120 échantillons. La plupart des personnes qui mentaient étaient des étudiants américains s’adressant à des inconnus, et quand la durée était indiquée, 28 échantillons sur 36 portaient sur des messages d’une minute ou moins (DePaulo et al., 2003). Dans les chiffres ci-dessous, un d positif signifie que les menteurs montraient davantage le comportement, un d négatif qu’ils le montraient moins.
Les indices qui différaient en moyenne portaient surtout sur le contenu et la façon de parler. Les mensonges contenaient moins de détails (d = −0,30, 24 estimations), paraissaient moins plausibles (−0,23) et moins bien construits (−0,25), et étaient un peu plus souvent incohérents ou ambivalents (0,34). Les menteurs semblaient plus incertains (0,30), moins directs et moins personnels (−0,55, 7 estimations), un peu plus tendus (0,27), avec une voix légèrement plus aiguë (0,21). Les personnes sincères se corrigeaient plus souvent en cours de récit (−0,29) ou admettaient ne pas se souvenir de quelque chose (−0,42), mais chacun de ces résultats ne reposait que sur cinq estimations (DePaulo et al., 2003).
Beaucoup de comportements ne différaient guère : la longueur des réponses (−0,03, 49 estimations), le temps mis à répondre (0,02, 32 estimations), les erreurs d’élocution et les pauses, les changements de posture (0,05) et les mouvements des mains (0,00). Sur l’agitation, les auteurs écrivent que « le meilleur résumé de ces données est qu’il n’existe pas de relation claire entre l’agitation et le mensonge » (DePaulo et al., 2003). Une autre méta-analyse a constaté que, sur 11 comportements visibles de la tête et du corps, seuls trois étaient liés de façon fiable au mensonge (les hochements de tête, les mouvements des mains et ceux des pieds et des jambes), et que tous trois diminuaient au lieu d’augmenter ; la plupart des effets variaient beaucoup d’une étude à l’autre, et les auteurs mettent en garde les praticiens contre l’usage de ces comportements pour juger de la véracité d’un récit (Sporer & Schwandt, 2007).
Au total, la taille d’effet médiane des 88 indices disposant d’au moins trois estimations n’était que de |0,10|, et seuls trois dépassaient |0,40|. Les auteurs résument cela sous le titre « L’apparence et les sons du mensonge sont ténus ». Les indices étaient plus nets quand les personnes étaient très motivées, surtout quand leur compétence ou le jugement porté sur eux était en jeu, et quand le mensonge portait sur une faute ; les mensonges dits sans motivation particulière et sans faute à cacher étaient « presque sans indices » (DePaulo et al., 2003). Selon une analyse, même ces effets pourraient être gonflés par le biais de publication et le petit nombre d’estimations (Luke, 2019).
Ce sont des différences moyennes sur de nombreuses personnes. Une réponse brève ou une voix tremblante ne font pas d’une personne une menteuse : les personnes motivées à être crues paraissaient trompeuses, qu’elles mentent ou non (Bond & DePaulo, 2006). Fait intéressant, les indices que l’on utilise réellement pour juger vont pour la plupart dans le même sens que les vrais, et aucun comportement n’était lu à l’envers ; les chercheurs attribuent la limite principale à la faiblesse des indices eux-mêmes (Hartwig & Bond, 2011).
Sait-on repérer un mensonge ? Environ 54 % de réussite
Une méta-analyse a rassemblé 206 documents et 24 483 juges. Dans la plupart des études, on voyait ou entendait des inconnus en laboratoire et l’on jugeait sur le moment, sans outil ni formation, si chaque propos était vrai. On avait raison 54 % du temps en moyenne (53,98 % en moyenne simple sur 292 échantillons) : 61 % des vérités étaient bien jugées, mais seulement 47 % des mensonges. Les jugements « vrai » représentaient 56,86 % en moyenne simple (55,23 % en moyenne pondérée), plus de la moitié ; cette tendance à croire autrui s’appelle le biais de vérité (Bond & DePaulo, 2006).
Les moyennes par échantillon allaient de 31 % à 73 %, mais les valeurs extrêmes venaient surtout d’études comptant peu de jugements. Les auteurs notent que 54 % fait à peine mieux qu’un pile ou face, mais que, rapporté aux écarts entre juges, l’effet n’est pas négligeable (d ≈ 0,40) (Bond & DePaulo, 2006).
Ce que l’on regarde compte aussi. Juger à partir d’une vidéo muette était moins exact que juger avec le son, ou même à partir d’une transcription écrite, et juger sur le seul visage revenait au hasard (d = 0,01). Les auteurs y voient le signe que l’image habituelle des menteurs est surtout visuelle, si bien que voir la personne réveille le stéréotype (Bond & DePaulo, 2006).
Et les policiers, les juges, les professionnels de santé mentale ou les douaniers, que leur métier confronte au mensonge ? Dans 20 comparaisons où experts et non-experts jugeaient les mêmes propos, rien n’indiquait que les experts faisaient mieux (d = −0,025). Les experts obtenaient en moyenne moins de 55 %. D’une étude à l’autre, ils semblaient plus sceptiques, jugeant moins de propos vrais (52,28 % contre 55,69 %), mais au sein d’une même étude cet écart n’était pas significatif (Bond & DePaulo, 2006). Une méta-analyse plus petite, parue dans une revue destinée aux experts judiciaires, a de même trouvé les professionnels comme les policiers, les juges et les psychologues (55,51 %, 2 685 personnes) pas plus exacts que les étudiants et autres citoyens (54,22 %, 11 647 personnes). La confiance n’était presque pas liée à l’exactitude (r = 0,05), et l’âge, l’expérience, le niveau d’études et le sexe n’y étaient pas significativement liés. Nous la citons seulement comme appui (Aamodt & Custer, 2006).
Existe-t-il des « détecteurs de mensonges humains » ? Une analyse de 247 échantillons a conclu que les différences de capacité à repérer le mensonge sont « infimes » : en pourcentage de mensonges détectés, l’écart type entre juges, corrigé de l’erreur de mesure, était inférieur à 1 %, et les gens différaient davantage par leur facilité à croire autrui. Les plus grands écarts se trouvaient du côté des personnes qui parlent. Certaines personnes paraissaient plus crédibles, qu’elles mentent ou non, et parmi les différences individuelles étudiées, c’est la crédibilité de la personne qui parle qui pesait le plus sur l’issue du jugement (d’après le résumé ; Bond & DePaulo, 2008).
Les auteurs concluent que, malgré des décennies de recherche, les taux de détection « bougent rarement » et que, pour qui doit juger en temps réel sans aide particulière, « beaucoup de mensonges sont indétectables ». Ils en rappellent aussi les limites : des tâches de laboratoire, des juges le plus souvent étudiants, et aucune possibilité de recueillir plus d’informations (Bond & DePaulo, 2006). Les limites du jugement fondé sur l’apparence sont aussi abordées dans le guide sur la physiognomonie et les premières impressions.
Micro-expressions et polygraphe : les outils font-ils mieux ?
Les micro-expressions sont des expressions fugaces, de 1/25 à 1/5 de seconde, qui peuvent traverser le visage quand on cache une émotion. Dans une expérience, les participants regardaient des images dégoûtantes, tristes, effrayantes, joyeuses ou neutres et y réagissaient par une expression sincère ou feinte ; les chercheurs ont analysé 697 expressions image par image, au 1/30 de seconde. Chaque participant a laissé échapper au moins une fois une expression incohérente, mais les micro-expressions n’apparaissaient que chez 21,95 % des participants et dans 2 % des expressions, et des observateurs non formés ne faisaient qu’un peu mieux que le hasard (d’après le résumé ; Porter & ten Brinke, 2008). La tâche consistait à feindre des émotions face à des images, ce qui n’est pas la même chose que mentir sur des faits.
Une formation à la lecture des micro-expressions aide-t-elle ? Dans une étude qui a réparti au hasard 90 personnes entre l’outil de formation aux micro-expressions (METT), une fausse formation et aucune formation, le groupe METT n’a pas fait mieux que les deux autres, et l’exactitude globale était légèrement inférieure au hasard (d’après le résumé ; Jordan et al., 2019). Il s’agit d’une seule étude, avec cinq vidéos par personne, mais elle n’apporte aucun soutien à un effet de la formation.
Le polygraphe ne détecte pas le mensonge en tant que tel. Il mesure des changements physiologiques comme le rythme cardiaque, et l’on en déduit un état psychologique. Un comité du National Research Council américain a souligné que des états associés au mensonge, comme la peur d’une accusation de mensonge, peuvent survenir sans mensonge, et que l’anxiété face au test lui-même agit sur les mêmes réactions. Il note aussi des données selon lesquelles des personnes sincères mais soupçonnées peuvent réagir comme des menteurs (National Research Council, 2003).
Le comité conclut que les tests portant sur un incident précis distinguent le mensonge de la vérité « bien au-dessus du hasard, mais bien en dessous de la perfection ». Sur 52 jeux de données de laboratoire, l’indice d’exactitude avait une médiane de 0,86 (la moitié centrale entre 0,81 et 0,91), et sept études de terrain une médiane de 0,89 ; mais cet indice n’est pas un pourcentage de bonnes réponses, et le comité estimait que ces chiffres surestiment l’exactitude sur le terrain. Il donne aussi un exemple de dépistage. Parmi 10 000 employés dont 10 espions, même en supposant une exactitude de 0,90, plus élevée que ce que l’on peut réellement attendre, un test réglé pour repérer 8 espions signalerait aussi 1 598 employés innocents, et un test réglé pour ramener les fausses alertes à 39 laisserait passer 8 espions sur 10. Comme les réactions mesurées peuvent être modifiées volontairement, les contre-mesures étaient une autre source d’inquiétude (National Research Council, 2003).
Ce qui marche mieux : l’information et les questions plutôt que le corps
Comment les mensonges sont-ils découverts en réalité ? Quand 202 personnes se sont rappelé une fois où elles avaient découvert qu’on leur avait menti, elles s’étaient surtout appuyées sur des informations venues de tiers et sur des preuves matérielles, et la découverte avait souvent pris des jours, des semaines, des mois ou plus (Park et al., 2002).
Les chercheurs ont donc mis au point des méthodes d’entretien qui creusent l’écart entre mensonge et vérité par les questions plutôt que par la lecture du corps. L’approche cognitive alourdit la charge mentale, encourage à en dire davantage et pose des questions inattendues. Ses concepteurs ont rapporté, dans une méta-analyse d’études utilisant l’approche cognitive (dont 14 la comparaient directement à un entretien standard), une exactitude globale de 71 %, contre 56 % pour un entretien standard (d’après le résumé ; Vrij et al., 2017). D’autres chercheurs ont réanalysé les données et estimé que l’exactitude des conditions de comparaison était anormalement basse et que l’avantage était « bien plus faible qu’annoncé » (d’après le résumé ; Levine et al., 2018). L’équipe d’origine a rejeté ces critiques, tout en notant que les deux camps aboutissaient à la même conclusion, « une amélioration modeste » (d’après le résumé ; Vrij et al., 2018).
Une méta-analyse limitée aux observateurs humains a trouvé une exactitude moyenne de 60,00 % pour les jugements d’entretiens menés selon l’approche cognitive (55,03 % après correction des biais). Les observateurs qui ne savaient pas quoi regarder obtenaient 52,37 %, à peine mieux que le hasard, et ceux à qui l’on indiquait les indices à observer 75,81 %. Les auteurs ajoutent qu’il y avait des signes de biais de publication et de grandes différences entre études (d’après le résumé ; Mac Giolla & Luke, 2021).
Deux autres méthodes sont étudiées. L’approche de vérifiabilité s’appuie sur le fait que les menteurs évitent les détails qui pourraient être vérifiés, comme des témoins nommés, des caméras de surveillance ou des reçus. Dans une méta-analyse de 14 études, les mensonges contenaient moins de détails vérifiables (g = 0,42), et l’écart grandissait quand on demandait d’avance d’inclure des détails que l’enquêteur pourrait vérifier (g = 0,80) (Palena et al., 2021, cité par Vrij et al., 2022). La technique d’utilisation stratégique des preuves (SUE) retient les preuves dont dispose l’enquêteur et vérifie, par les questions, si le récit y correspond ; sur huit études, les récits différaient fortement dans leur concordance avec les preuves (d = 1,06) (Hartwig et al., 2014, cité par Vrij et al., 2022).
Ces méthodes s’adressent à des enquêteurs formés, et la plupart des recherches sont des expériences où l’on demande aux participants de mentir ou de dire la vérité. Leurs concepteurs citent aussi parmi les limites le fait que les travaux se concentrent dans quelques laboratoires et viennent surtout de pays occidentaux (Vrij et al., 2022). Le message commun reste clair : les informations vérifiables, et la cohérence d’un récit avec les faits, en disent plus que le langage du corps. Une synthèse du domaine qualifie les indices non verbaux connus de « ténus et peu fiables » (d’après le résumé ; Vrij et al., 2019).
Mensonges du quotidien et soupçons dans les relations proches
À quelle fréquence ment-on ? Dans une étude par journal où 77 étudiants de l’Université de Virginie et 70 habitants de la région ont noté pendant une semaine chaque interaction d’au moins 10 minutes (et toute interaction plus courte où ils avaient menti) ainsi que chaque mensonge, les étudiants ont rapporté environ deux mensonges par jour (1,96) et les habitants environ un (0,97). Les étudiants mentaient dans environ une interaction sur trois, les habitants dans environ une sur cinq, et les participants disaient ne pas considérer la plupart de leurs mensonges comme graves ni beaucoup les préparer (DePaulo et al., 1996).
Dans une enquête en ligne auprès de 1 000 adultes américains sur les mensonges des 24 dernières heures, la moyenne était de 1,65, mais la médiane de zéro : 59,9 % disaient ne pas avoir menti ce jour-là, et la moitié des mensonges rapportés venait de 5,3 % des personnes. Les chercheurs avertissent que, la distribution étant très asymétrique, la moyenne est trompeuse (Serota et al., 2010). Les deux études reposent sur des déclarations.
Les mensonges de quelqu’un de proche sont-ils plus faciles à repérer ? Dans les expériences où l’on montrait d’abord aux juges un aperçu du comportement habituel de la personne, l’exactitude s’améliorait un peu (55,91 % contre 52,26 % sur 21 comparaisons), mais l’écart était faible. On avait tendance à accorder le bénéfice du doute aux personnes familières, et les jugements portés par des connaissances de longue date restaient eux aussi à quelques points de 50 % (Bond & DePaulo, 2006).
Ce qui suit n’est donc pas une méthode testée, mais des suggestions à la lumière des recherches. Si quelque chose vous tracasse, parlez du fait précis qui ne colle pas plutôt que d’essayer de lire un visage ou une posture. Accuser quelqu’un de mentir sur la seule foi de son langage corporel peut faire du tort à une personne sincère. Si vous avez envie de vérifier en cachette le téléphone de l’autre, le guide sur la jalousie amoureuse explique pourquoi la vérification apaise un moment mais peut nourrir de nouveaux soupçons. Si quelqu’un nie de façon répétée ce que vous avez clairement vu ou entendu, au point que vous doutiez de votre mémoire et de votre jugement, lisez le guide sur le gaslighting.
On peut aussi se demander pourquoi les listes de « signes des menteurs » paraissent convaincantes. À propos de la croyance selon laquelle les mouvements des yeux trahissent le mensonge, les chercheurs ont avancé une possibilité, la corrélation illusoire : on se souvient des fois où le signe a coïncidé avec un mensonge et l’on oublie les autres. C’est une hypothèse qu’ils n’ont pas testée (Wiseman et al., 2012). Pourquoi des descriptions valables pour presque tout le monde semblent personnelles : c’est l’objet du guide sur l’effet Barnum.
Repérer un mensonge : questions fréquentes
Q. Quand on ment, les yeux partent-ils en haut à droite ? R. Nous n’avons trouvé aucune donnée en ce sens. Aucune des trois études n’a confirmé l’idée : les mouvements des yeux ne différaient pas significativement entre mensonge et vérité, et les personnes à qui l’on avait appris la règle n’étaient pas plus exactes (16,33 contre 16,59 bonnes réponses sur 32 vidéos) (Wiseman et al., 2012).
Q. Les menteurs se touchent-ils le nez ou s’agitent-ils davantage ? R. Il n’y avait pas de relation claire entre l’agitation et le mensonge, et le fait de se toucher ou de se gratter ne différait presque pas (d = −0,01) (DePaulo et al., 2003). Une méta-analyse a même trouvé que les mouvements des mains et des jambes diminuaient légèrement quand on ment, même si les résultats variaient d’une étude à l’autre (Sporer & Schwandt, 2007).
Q. Les policiers ou les psychologues repèrent-ils mieux les mensonges ? R. Rien ne l’indique. Dans 20 comparaisons portant sur les mêmes propos, les experts ne faisaient pas mieux, avec en moyenne moins de 55 % (Bond & DePaulo, 2006). Les personnes confrontées au mensonge dans leur métier (55,51 %) et les étudiants et autres citoyens (54,22 %) différaient peu (Aamodt & Custer, 2006).
Q. Le polygraphe est-il fiable ? R. Pour des questions sur un incident précis, il fait bien mieux que le hasard, mais loin de la perfection. L’indice d’exactitude médian de 0,86 dans les études de laboratoire ne signifie pas « 86 % de bonnes réponses », et le comité s’attendait à une exactitude plus faible sur le terrain. Quand on dépiste un groupe où très peu de personnes mentent, beaucoup d’innocents sont signalés (National Research Council, 2003).
Q. Apprendre les micro-expressions aide-t-il à repérer les mensonges ? R. Les données actuelles suggèrent que c’est difficile. Les micro-expressions n’apparaissaient que dans 2 % des expressions (Porter & ten Brinke, 2008), et dans une étude ayant réparti 90 personnes au hasard, les personnes formées n’étaient pas plus exactes (Jordan et al., 2019).
Q. Est-il plus facile de savoir si quelqu’un de proche ment ? R. Un peu seulement. Dans les expériences, les juges qui avaient d’abord vu un aperçu du comportement habituel d’une personne avaient raison 55,91 % du temps, contre 52,26 % sans cela, et l’on tend à accorder le bénéfice du doute aux personnes connues (Bond & DePaulo, 2006). Dans la vie réelle, les mensonges étaient souvent découverts plus tard, par d’autres personnes ou des preuves (Park et al., 2002).
Q. Combien de mensonges dit-on par jour ? R. Dans une étude par journal d’une semaine, les étudiants disaient environ deux mensonges par jour (1,96) et les habitants de la région environ un (0,97) (DePaulo et al., 1996). Dans une enquête auprès de 1 000 adultes américains, la moyenne était de 1,65, mais 59,9 % n’avaient pas menti ce jour-là et 5,3 % disaient la moitié de tous les mensonges (Serota et al., 2010).
Q. Certaines personnes mentent-elles plus facilement sans se faire prendre ? R. Les personnes qui parlent différaient davantage que les juges : certaines paraissaient plus crédibles, qu’elles mentent ou non (Bond & DePaulo, 2008). Paraître crédible n’est pas la même chose qu’être honnête.
Références : The Global Deception Research Team (2006), A world of lies, Journal of Cross-Cultural Psychology 37(1), 60–74, https://doi.org/10.1177/0022022105282295 ; DePaulo, B. M., Lindsay, J. J., Malone, B. E., Muhlenbruck, L., Charlton, K., & Cooper, H. (2003), Cues to deception, Psychological Bulletin 129(1), 74–118, https://doi.org/10.1037/0033-2909.129.1.74 ; Bond, C. F., Jr., & DePaulo, B. M. (2006), Accuracy of deception judgments, Personality and Social Psychology Review 10(3), 214–234, https://doi.org/10.1207/s15327957pspr1003_2 ; Hartwig, M., & Bond, C. F., Jr. (2011), Why do lie-catchers fail? A lens model meta-analysis of human lie judgments, Psychological Bulletin 137(4), 643–659, https://doi.org/10.1037/a0023589 ; Park, H. S., Levine, T. R., McCornack, S. A., Morrison, K., & Ferrara, M. (2002), How people really detect lies, Communication Monographs 69(2), 144–157, https://doi.org/10.1080/714041710 ; Sporer, S. L., & Schwandt, B. (2007), Moderators of nonverbal indicators of deception: a meta-analytic synthesis, Psychology, Public Policy, and Law 13(1), 1–34, https://doi.org/10.1037/1076-8971.13.1.1 ; Luke, T. J. (2019), Lessons from Pinocchio: cues to deception may be highly exaggerated, Perspectives on Psychological Science 14(4), 646–671, https://doi.org/10.1177/1745691619838258 ; Wiseman, R., Watt, C., ten Brinke, L., Porter, S., Couper, S.-L., & Rankin, C. (2012), The eyes don’t have it: lie detection and neuro-linguistic programming, PLoS ONE 7(7), e40259, https://doi.org/10.1371/journal.pone.0040259 ; Aamodt, M. G., & Custer, H. (2006), Who can best catch a liar? A meta-analysis of individual differences in detecting deception, The Forensic Examiner 15(1), 6–11 ; Bond, C. F., Jr., & DePaulo, B. M. (2008), Individual differences in judging deception: accuracy and bias, Psychological Bulletin 134(4), 477–492, https://doi.org/10.1037/0033-2909.134.4.477 ; Porter, S., & ten Brinke, L. (2008), Reading between the lies: identifying concealed and falsified emotions in universal facial expressions, Psychological Science 19(5), 508–514, https://doi.org/10.1111/j.1467-9280.2008.02116.x ; Jordan, S., Brimbal, L., Wallace, D. B., Kassin, S. M., Hartwig, M., & Street, C. N. H. (2019), A test of the micro-expressions training tool: does it improve lie detection?, Journal of Investigative Psychology and Offender Profiling 16(3), 222–235, https://doi.org/10.1002/jip.1532 ; National Research Council (2003), The Polygraph and Lie Detection, Washington, DC: The National Academies Press, https://doi.org/10.17226/10420 ; Vrij, A., Fisher, R. P., & Blank, H. (2017), A cognitive approach to lie detection: a meta-analysis, Legal and Criminological Psychology 22(1), 1–21, https://doi.org/10.1111/lcrp.12088 ; Levine, T. R., Blair, J. P., & Carpenter, C. J. (2018), A critical look at meta-analytic evidence for the cognitive approach to lie detection: a re-examination of Vrij, Fisher, and Blank (2017), Legal and Criminological Psychology 23(1), 7–19, https://doi.org/10.1111/lcrp.12115 ; Vrij, A., Blank, H., & Fisher, R. P. (2018), A re-analysis that supports our main results: a reply to Levine et al., Legal and Criminological Psychology 23(1), 20–23, https://doi.org/10.1111/lcrp.12121 ; Mac Giolla, E., & Luke, T. J. (2021), Does the cognitive approach to lie detection improve the accuracy of human observers?, Applied Cognitive Psychology 35(2), 385–392, https://doi.org/10.1002/acp.3777 ; Palena, N., Caso, L., Vrij, A., & Nahari, G. (2021), The Verifiability Approach: a meta-analysis, Journal of Applied Research in Memory and Cognition 10, 155–166, https://doi.org/10.1037/h0101785 [as cited in Vrij et al., 2022] ; Hartwig, M., Granhag, P. A., & Luke, T. J. (2014), Strategic use of evidence during investigative interviews: the state of the science, in D. C. Raskin, C. R. Honts & J. C. Kircher (Eds.), Credibility Assessment: Scientific Research and Applications (pp. 1–36), Oxford: Academic Press [as cited in Vrij et al., 2022] ; Vrij, A., Granhag, P. A., Ashkenazi, T., Ganis, G., Leal, S., & Fisher, R. P. (2022), Verbal lie detection: its past, present and future, Brain Sciences 12(12), 1644, https://doi.org/10.3390/brainsci12121644 ; Vrij, A., Hartwig, M., & Granhag, P. A. (2019), Reading lies: nonverbal communication and deception, Annual Review of Psychology 70, 295–317, https://doi.org/10.1146/annurev-psych-010418-103135 ; DePaulo, B. M., Kashy, D. A., Kirkendol, S. E., Wyer, M. M., & Epstein, J. A. (1996), Lying in everyday life, Journal of Personality and Social Psychology 70(5), 979–995, https://doi.org/10.1037/0022-3514.70.5.979 ; Serota, K. B., Levine, T. R., & Boster, F. J. (2010), The prevalence of lying in America: three studies of self-reported lies, Human Communication Research 36(1), 2–25, https://doi.org/10.1111/j.1468-2958.2009.01366.x
Envoyez ce guide à quelqu’un que la question pourrait intéresser.
Tests et guides à découvrir ensuite
L’effet Barnum
Pourquoi des descriptions valables pour presque tout le monde semblent personnelles, et comment lire un résultat.
Faire le test de style d’attachement
Voyez comment vous vous rapprochez et vous éloignez dans vos relations. Ce n’est pas un test de mensonge.
La jalousie amoureuse
La jalousie, l’envie de vérifier le téléphone de l’autre, et ce qui aide à l’apaiser.