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Guide d’interprétation

La volonté s’épuise-t-elle vraiment ? L’épuisement de l’ego, la maîtrise de soi et ce qui aide

La volonté s’épuise-t-elle ? Ce que les grandes réplications disent de l’épuisement de l’ego, du glucose et du test du marshmallow, et ce qui aide vraiment.

La volonté s’épuise-t-elle vraiment ? La réponse courte

Vous décidez de réviser, mais après le travail, impossible de vous y mettre ; ou vous tenez bon toute la journée, puis vous craquez le soir devant le frigo et vous vous demandez si vous manquez simplement de volonté. Une théorie célèbre explique ce genre d’expérience : l’« épuisement de l’ego » (ego depletion). L’idée est que la maîtrise de soi puise dans une ressource limitée : après un premier effort pour se retenir, il en reste moins, et la maîtrise de soi faiblit à la tâche suivante (Baumeister et al., 1998). Elle est aussi connue par l’image d’une volonté qui se fatigue comme un muscle (Muraven & Baumeister, 2000). Ce guide montre comment la recherche a soutenu cette idée, puis l’a ébranlée.

La réponse courte : l’effet d’une volonté « à sec » après un premier effort s’est révélé bien plus faible que prévu, voire à peine visible, dans les grandes études de réplication. Dans une réplication préenregistrée où 23 laboratoires ont suivi la même procédure avec 2 141 personnes, l’effet était faible, d = 0,04, et son intervalle de confiance à 95 % (de −0,07 à 0,15) incluait zéro (Hagger et al., 2016). Un projet de 2021 réunissant 36 laboratoires et 3 531 personnes, dirigé par Kathleen Vohs, qui étudie l’épuisement de l’ego depuis longtemps, n’a trouvé aucun effet dans ses analyses prévues, et ses auteurs ont conclu qu’un éventuel effet est sans doute faible (peut-être nul) (Vohs et al., 2021). L’idée que la maîtrise de soi fonctionne au glucose sanguin reposait elle aussi sur des preuves fragiles (Vadillo et al., 2016).

Cela ne veut pas dire que la maîtrise de soi ne compte pas. Les personnes qui avaient plus de maîtrise de soi dans l’enfance avaient en moyenne, à 32 ans, une meilleure santé, de meilleures finances et moins de condamnations. Ces études montrent toutefois des liens, pas des causes établies (Moffitt et al., 2011). Fait intéressant, les personnes qui se maîtrisaient le mieux déclaraient moins d’efforts pour résister à la tentation et s’appuyaient davantage sur de bonnes habitudes (Hofmann et al., 2012 ; Galla & Duckworth, 2015). Plutôt que « comment muscler sa capacité à se retenir », ce guide s’intéresse donc à la façon d’organiser ses situations et ses habitudes pour avoir moins à se retenir.

Ce guide présente la théorie de l’épuisement de l’ego et l’hypothèse du glucose, les résultats des grandes réplications et les arguments de chaque camp, l’effet des croyances sur la volonté, ce à quoi la maîtrise de soi est réellement liée, puis des méthodes réalistes à la lumière de la recherche. La façon dont une habitude s’installe est traitée dans le guide Habitudes, le fait de repousser ce qu’il faut faire dans le guide Procrastination : ce qui aide, et les difficultés de concentration dans le guide Améliorer sa concentration. mind.io ne propose pas de test qui mesure la volonté ou la maîtrise de soi.

L’épuisement de l’ego : une volonté qui se fatigue comme un muscle, et l’hypothèse du glucose

La recherche sur l’épuisement de l’ego a commencé en 1998 avec les expériences de l’équipe de Roy Baumeister, aux États-Unis. Dans la première, les personnes qui devaient manger des radis au lieu de chocolats tentants abandonnaient plus vite des énigmes insolubles que celles qui n’avaient pas eu à se retenir en mangeant. Faire un choix personnel important réduisait la persévérance de la même façon, et réprimer ses émotions faisait baisser ensuite les résultats à des anagrammes solubles. L’équipe y a vu le signe que ces actes en apparence sans rapport puisent dans une même ressource commune, et que cette ressource est limitée (d’après le résumé ; Baumeister et al., 1998).

L’idée a été résumée par l’image d’une volonté qui fonctionne comme un muscle. Se maîtriser en consomme la force, ce qui rend l’effort suivant plus susceptible d’échouer, et faire face au stress, gérer une humeur négative ou résister à une tentation puisent tous dans cette même force (Muraven & Baumeister, 2000). Des centaines d’expériences ont testé cette idée (Carter et al., 2015), et une méta-analyse de 2010 portant sur 83 études a rapporté un effet de taille moyenne (d = 0,62). Dans cette analyse, les personnes qui avaient fait une tâche épuisante déclaraient aussi plus d’effort, plus de difficulté et plus de fatigue (Hagger et al., 2010 ; Carter & McCullough, 2014).

En 2007 est venue l’idée que cette « force » était le glucose sanguin. Un article réunissant neuf études rapportait que les tâches de maîtrise de soi faisaient baisser la glycémie, qu’une glycémie plus basse après une première tâche annonçait de moins bons résultats à la suivante, et qu’une boisson sucrée au glucose supprimait cette baisse. Son sous-titre : « la volonté est plus qu’une métaphore » (d’après le résumé ; Gailliot et al., 2007 ; Vadillo et al., 2016).

Les objections sont vite arrivées. Un article a fait valoir qu’au vu de la neurophysiologie, l’idée qu’une tâche de maîtrise de soi fasse baisser le glucose plus que d’autres tâches a peu de chances d’être exacte (d’après le résumé ; Kurzban, 2010), et dans quatre expériences, la glycémie mesurée avec précision dans des conditions standardisées ne baissait pas davantage après un effort de maîtrise de soi. Au contraire, se rincer simplement la bouche avec une solution de glucides, sans l’avaler, améliorait aussitôt la maîtrise de soi, alors que la glycémie ne montait pas. Les auteurs y ont vu un effet des glucides sur la motivation plutôt qu’un carburant (d’après le résumé ; Molden et al., 2012). Un réexamen statistique des études sur le glucose, en 2016, a relevé des signes de biais de publication ou de déclaration et une faible valeur probante, et recommandait de ne tirer aucune conclusion sur le rôle du glucose dans la maîtrise de soi (Vadillo et al., 2016).

Les grandes réplications : que reste-t-il de l’effet ?

Puis sont venues des études qui ont réexaminé la taille de l’effet. Appliquer aux données de la méta-analyse de 2010 des méthodes qui corrigent le biais des petites études a révélé de forts signes de biais de publication, et suggéré que l’effet pourrait ne pas différer de zéro (Carter & McCullough, 2014). Une méta-analyse de 2015, qui réunissait aussi des études non publiées, a conclu qu’il y a très peu de preuves que l’épuisement de l’ego soit réel, du moins tel qu’on le mesure le plus souvent en laboratoire (d’après le résumé ; Carter et al., 2015). En face, on a fait valoir que cette méthode de correction avait été mal employée, et que l’effet pourrait dépendre de la tâche utilisée pour épuiser les participants (d’après le résumé ; Dang, 2018).

Le tournant a été une réplication préenregistrée de 2016, dans laquelle 23 laboratoires ont suivi la même procédure, publiée à l’avance, avec 2 141 personnes ; cette procédure avait été examinée par Baumeister, à l’origine de la théorie. Les participants appuyaient sur un bouton quand un mot affiché à l’écran contenait un « e » : un groupe faisait la tâche telle quelle, l’autre devait suivre la règle « ne pas appuyer si le e est juste à côté d’une voyelle ou à une lettre d’elle ». On comparait ensuite leurs résultats à une tâche qui demandait de retenir ses réponses. L’effet était faible, d = 0,04, et son intervalle de confiance à 95 % (de −0,07 à 0,15) incluait zéro (Hagger et al., 2016). Tous les laboratoires participants sauf un avaient prédit à l’avance un effet notable (Hagger & Chatzisarantis, 2016).

Les tenants de la théorie ont contesté. Baumeister et Vohs ont fait valoir que la version épuisante de la tâche n’avait pas de phase préalable d’installation d’une habitude, si bien qu’il n’y avait « rien à surmonter », et qu’elle n’avait peut-être pas assez épuisé les participants. Les organisateurs de la réplication ont répondu que, sous la pression du temps, il fallait tout de même retenir l’envie d’appuyer à chaque « e », et que la tâche demandait donc bien de la maîtrise de soi (Hagger & Chatzisarantis, 2016).

Deux autres grandes études ont suivi. Dans l’une, avec 12 laboratoires et 1 775 personnes, une tâche consistant à nommer des couleurs (la tâche de Stroop) était suivie d’une tâche demandant de détourner le regard d’une cible, et un effet faible mais significatif est apparu (d = 0,10) (d’après le résumé ; Dang et al., 2021). Un projet de 2021 réunissant 36 laboratoires et 3 531 personnes, dirigé par Kathleen Vohs, qui étudie l’épuisement de l’ego depuis longtemps, a utilisé deux procédures choisies comme typiques du domaine. Dans les analyses prévues, l’effet n’était pas significatif (d = 0,06), et les données étaient 4 fois plus probables sous l’hypothèse d’une absence d’effet que sous celle d’un effet. Seule une analyse exploratoire de l’ensemble des participants, sans les critères d’exclusion, trouvait un très petit effet significatif (d = 0,08) (Vohs et al., 2021).

Les auteurs ont conclu que l’épuisement de l’ego n’est pas aussi fiable ni aussi solide qu’on le pensait, et que l’effet est sans doute faible (peut-être nul). Un résultat exploratoire suggérait toutefois un effet plus grand chez les personnes qui se disaient plus fatiguées après la première tâche, et les auteurs ajoutaient que les lecteurs sceptiques et les lecteurs favorables à la théorie pouvaient lire ces résultats différemment (Vohs et al., 2021). La sensation de lassitude après l’effort est bien réelle, mais selon une autre lecture, rien n’oblige à y voir une « panne de carburant » : ce serait plutôt la priorité donnée à ce que l’on « doit » faire et à ce que l’on « veut » faire qui bascule (d’après le résumé ; Inzlicht et al., 2014). Ces études n’ont pas prouvé que l’épuisement de l’ego n’existe pas du tout, mais l’idée qu’un seul bref effort pour se retenir vide la volonté repose sur des preuves plus fragiles qu’on ne le croyait.

Croire que la volonté est illimitée change-t-il quelque chose ?

L’un des rebondissements les plus connus de la recherche sur l’épuisement de l’ego concernait les croyances. Une étude de 2010, à laquelle a participé Carol Dweck, dont les travaux sur l’état d’esprit de croissance sont connus, rapportait que seules les personnes qui voyaient la volonté comme une ressource limitée perdaient en maîtrise de soi après une tâche épuisante, contrairement à celles qui la jugeaient illimitée. Les études qui modifiaient ces croyances par l’expérience trouvaient la même chose, et une étude de terrain menée dans la durée montrait que, dans les périodes chargées, les croyances sur la volonté annonçaient des changements dans l’alimentation, la procrastination et les efforts vers ses objectifs (d’après le résumé ; Job et al., 2010). La recherche sur l’état d’esprit en général est présentée dans le guide État d’esprit de croissance.

Dans une autre étude qui suivait des étudiants, la même équipe rapportait que ceux qui jugeaient la volonté illimitée géraient mieux leur temps, procrastinaient moins, mangeaient moins mal et faisaient moins d’achats impulsifs quand la charge était forte, et que, parmi les étudiants au programme très chargé, ils obtenaient aussi de meilleures notes (d’après le résumé ; Job et al., 2015). Une étude auprès de 1 177 étudiants japonais a aussi trouvé que la croyance en une volonté limitée allait avec des notes plus faibles, mais seulement chez les étudiants au programme très chargé (d’après le résumé ; Sakurai & Watanabe, 2019).

Le résultat de laboratoire, lui, n’a pas été confirmé quand il a été testé à nouveau. Une réplication préenregistrée de 2023 de la première expérience de l’étude de 2010 (60 personnes), avec un échantillon plus grand (187 personnes), n’a trouvé ni effet d’épuisement de l’ego ni différence selon les croyances. L’équipe de réplication estimait qu’avec d’autres réplications ratées, ce résultat jette le doute sur l’affirmation d’origine, tout en reconnaissant que sa propre étude n’était peut-être pas assez grande pour détecter l’effet. Veronika Job, qui avait dirigé la recherche d’origine, a avancé que le texte flou montré dans la condition d’épuisement de l’expérience d’origine, que la réplication n’a pas repris, avait pu faire la différence (Carruth et al., 2023). Dans l’étude de 2021 avec 3 531 personnes, les croyances sur la volonté ne modifiaient pas non plus la taille de l’effet (Vohs et al., 2021).

En résumé, il existe des études où voir la volonté comme abondante va de pair avec une meilleure autorégulation au quotidien et de meilleures notes, mais la plupart portent sur des liens et ne permettent pas d’affirmer que la croyance en est la cause. Le résultat expérimental selon lequel une croyance suffit à activer ou désactiver l’épuisement de l’ego n’a pas été confirmé par des réplications préenregistrées. Se répéter que « la volonté est illimitée » ne suffira sans doute pas, et les recherches présentées plus bas vont plutôt dans le sens de changer ses situations et ses habitudes.

Ce à quoi la maîtrise de soi est liée : études au long cours et test du marshmallow

Que l’épuisement de l’ego vacille ne fait pas disparaître les différences individuelles de maîtrise de soi. L’étude la plus connue a suivi jusqu’à 32 ans 1 037 enfants nés la même année à Dunedin, en Nouvelle-Zélande (96 % sont restés dans l’étude). L’équipe a mesuré la maîtrise de soi entre 3 et 11 ans en combinant les évaluations d’observateurs, d’enseignants, des parents et des enfants eux-mêmes. Moins la maîtrise de soi était élevée dans l’enfance, plus on comptait à 32 ans de problèmes de santé, de dépendances, de difficultés d’argent et de condamnations, et les liens subsistaient en tenant compte de l’intelligence et du milieu social de la famille d’origine. Entre le cinquième de la population qui se maîtrisait le plus et celui qui se maîtrisait le moins, 11 % contre 27 % avaient plusieurs problèmes de santé, et 13 % contre 43 % avaient été condamnés (Moffitt et al., 2011).

Le même article comparait 509 paires de jumeaux britanniques (non identiques et de même sexe) et rapportait que, même en grandissant dans la même famille, l’enfant de la paire qui avait le moins de maîtrise de soi à 5 ans était plus susceptible d’avoir commencé à fumer à 12 ans. Comme l’équipe le précisait, il s’agissait toutefois d’une étude d’observation. La maîtrise de soi dans l’enfance et au début de l’âge adulte n’était que modérément liée (r = 0,30), et les personnes dont la maîtrise de soi s’était améliorée entre-temps avaient de meilleurs résultats à 32 ans. L’équipe ajoutait qu’on ne sait pas si un changement survenu naturellement équivaut à un changement obtenu par une intervention (Moffitt et al., 2011).

Une méta-analyse de 102 études (32 648 personnes) sur les scores de maîtrise de soi aux questionnaires et le comportement a aussi trouvé des liens faibles à moyens. Leur ampleur variait fortement d’un domaine de la vie à l’autre, et la maîtrise de soi était plus fortement liée aux comportements automatiques qu’à ceux qui demandent un effort conscient (d’après le résumé ; de Ridder et al., 2012). La maîtrise de soi est une notion parapluie qui recouvre des concepts employés dans plusieurs disciplines, comme le caractère consciencieux (Moffitt et al., 2011). Pour voir sous forme de scores cinq traits de personnalité, dont le caractère consciencieux, vous pouvez faire le test Big Five, mais il ne mesure pas la volonté.

Le « test du marshmallow » revient souvent quand on parle de maîtrise de soi dans l’enfance. Le résultat d’origine, selon lequel le temps d’attente avant de manger une friandise était fortement lié à la réussite scolaire à l’adolescence (aux scores au SAT, par exemple), venait de petits échantillons très sélectionnés (35 à 89 enfants) issus de la communauté de l’université Stanford. Une réplication de 2018, qui a suivi 918 enfants américains plus variés (surtout 552 dont la mère n’avait pas terminé d’études supérieures), a trouvé qu’attendre une minute de plus à 4 ans était lié aux résultats scolaires à 15 ans, mais ce lien était deux fois plus faible que dans les études d’origine et diminuait des deux tiers une fois pris en compte le milieu familial, les capacités cognitives précoces et l’environnement à la maison. Les liens avec les problèmes de comportement à 15 ans étaient bien plus faibles et rarement significatifs (Watts et al., 2018). La capacité d’attendre ne suffit pas, à elle seule, à prédire l’avenir d’un enfant.

Les personnes qui se maîtrisent le mieux résistent moins : le poids des habitudes et des situations

Les personnes qui se maîtrisent le mieux résistent-elles simplement mieux à la tentation ? Dans une étude où 205 adultes notaient leurs envies chaque fois que sonnait un bipeur, pendant une semaine (7 827 signalements), celles qui avaient le plus de maîtrise de soi déclaraient moins d’efforts pour résister à la tentation, et non plus (Hofmann et al., 2012 ; Galla & Duckworth, 2015). Dans une étude qui suivait les tentations et les objectifs de personnes pendant un semestre, ce qui faisait la différence pour atteindre ses objectifs n’était pas non plus l’intensité de la résistance, mais la fréquence des tentations rencontrées. Le simple fait de rencontrer des tentations donnait un sentiment d’épuisement, et l’effort pour se retenir n’était lié à l’atteinte des objectifs dans aucune analyse (d’après le résumé ; Milyavskaya & Inzlicht, 2017).

Un article réunissant six études (2 274 personnes) rapportait que les personnes qui se maîtrisaient le mieux avaient davantage de bonnes habitudes, comme grignoter sainement, faire du sport, dormir à heures régulières ou étudier, et que ces habitudes reliaient la maîtrise de soi à de bons résultats. Les auteurs estimaient que les bonnes habitudes pourraient compter davantage que l’effort pour se retenir, tout en précisant que, faute d’expériences, le lien de cause à effet ne peut pas être établi (Galla & Duckworth, 2015). La façon dont une habitude s’installe est traitée dans le guide Habitudes.

Les spécialistes de la maîtrise de soi expliquent ces résultats par des « stratégies de situation » : choisir ou modifier la situation avant que la tentation ne grandisse, comme s’asseoir loin de l’endroit où l’on sert à boire lors d’une fête, demander au restaurant qu’on n’apporte pas le chariot des desserts, ou aller à la bibliothèque sans son téléphone. Comme les impulsions se renforcent avec le temps, agir tôt pourrait être plus efficace, et comme on lutte moins, on ne le reconnaît parfois même pas comme de la maîtrise de soi (Duckworth et al., 2016a).

Une expérience l’a testé directement auprès de 159 étudiants américains, répartis en trois groupes, qui se sont fixé un objectif d’étude pour la semaine : un groupe modifiait son environnement pour mettre les tentations hors de vue, un autre utilisait la stratégie de se retenir quand la tentation venait, et le troisième ne faisait rien de particulier. Une semaine plus tard, le groupe qui avait modifié son environnement déclarait avoir mieux atteint ses objectifs et s’être senti moins tenté. Il s’agissait toutefois de déclarations d’étudiants d’une seule université, et les auteurs citaient comme limite la possibilité que les réponses aient suivi ce qui était attendu (Duckworth et al., 2016b).

Peut-on alors entraîner la volonté comme un muscle ? Une méta-analyse de 33 études d’entraînement (158 tailles d’effet) qui faisaient pratiquer la maîtrise de soi de façon répétée a rapporté un effet faible à moyen (g = 0,30), mais plus grand dans les études où le groupe de comparaison ne faisait rien, et dans celles qui comptaient parmi leurs auteurs des partisans de la théorie du muscle. Après correction des biais, l’effet tombait à g = 0,13 à 0,24, et les preuves manquaient pour conclure que surmonter ses impulsions de façon répétée est ce qui produit l’effet (d’après le résumé ; Friese et al., 2017).

Renforcer sa volonté : changer la situation plutôt que serrer les dents

Dans l’ensemble, la recherche s’accorde mieux avec l’idée d’organiser sa journée pour avoir moins à se retenir qu’avec celle de s’efforcer de muscler sa capacité à résister. Parmi les méthodes ci-dessous, modifier sa situation et les plans « si… alors… » ont été testés par des expériences ; les autres sont des suggestions à la lumière des études ci-dessus.

D’abord, croisez moins souvent la tentation. Pour étudier ou travailler, laissez votre téléphone dans une autre pièce ou bloquez les applications qui distraient, de sorte que les tentations soient loin et ce que vous voulez faire, à portée de main. Aller à la bibliothèque sans son téléphone a servi d’exemple de stratégie de situation (Duckworth et al., 2016a), et les étudiants qui avaient modifié leur environnement pour mettre les tentations hors de vue déclaraient avoir mieux atteint leurs objectifs d’étude (Duckworth et al., 2016b). Des moyens de réduire l’usage du téléphone sont présentés dans le guide Usage excessif du smartphone.

Ensuite, décidez à l’avance quand, où et quoi faire, sous la forme « si telle chose arrive, alors je fais ceci ». Dans une méta-analyse de 94 études, les personnes qui planifiaient ainsi atteignaient nettement mieux leurs objectifs que celles qui se fixaient seulement l’objectif, avec un écart moyen à fort (d = 0,65) (Gollwitzer & Sheeran, 2006 ; Rozental et al., 2018). Une analyse récente de 642 tests a trouvé des effets plus grands quand le plan avait vraiment la forme « si… alors… », que l’objectif comptait beaucoup et que le plan avait été répété mentalement (Sheeran et al., 2025). Vous pouvez par exemple décider de ce que vous ferez au moment de la tentation : « si j’ai envie de grignoter tard le soir, je bois un verre d’eau et je me brosse les dents ». Cet exemple n’a pas été testé tel quel dans les études.

Puis, transformez ce que vous devez faire souvent en habitude, en le répétant au même moment et au même endroit. Les habitudes étaient, après tout, ce sur quoi comptaient les personnes qui se maîtrisaient le mieux (Galla & Duckworth, 2015). Des façons concrètes de prendre une habitude se trouvent dans le guide Habitudes.

Par ailleurs, ne prenez pas la sensation de lassitude pour la preuve que votre volonté est à sec. La fatigue se ressent réellement, mais les preuves qu’elle signale une panne de carburant sont faibles, et inutile de manger sucré pour recharger sa volonté (Inzlicht et al., 2014 ; Vadillo et al., 2016). Un jour de fatigue, plutôt que d’abandonner l’objectif, vous pouvez réduire la première étape jusqu’à la rendre minuscule, et parfois, c’est le repos qu’il faut. C’est une suggestion à la lumière des études ci-dessus, pas une méthode testée par la recherche.

Enfin, avant de tout mettre sur le compte d’un manque de volonté, vérifiez s’il n’y a pas autre chose. Si le sommeil manque depuis longtemps, si l’envie de ne rien faire dure depuis un moment, ou si se concentrer et contrôler ses impulsions est difficile dans de nombreuses situations depuis l’enfance, une autre aide que la volonté peut être nécessaire. Les guides Insomnie, Manque de motivation et TDAH de l’adulte traitent chacun de ces points.

Volonté : questions fréquentes

Q. Est-ce que je manque tout simplement de volonté ? R. La maîtrise de soi varie d’une personne à l’autre, et ces différences sont liées en moyenne à de nombreux aspects de la vie (Moffitt et al., 2011). Mais les personnes qui se maîtrisaient bien comptaient souvent, elles aussi, sur leurs habitudes plutôt que sur l’effort pour résister (Hofmann et al., 2012 ; Galla & Duckworth, 2015), et la maîtrise de soi pouvait évoluer en grandissant (Moffitt et al., 2011). Quand les choses coincent, regardez si les tentations sont à portée de main avant de vous le reprocher.

Q. Manger quelque chose de sucré recharge-t-il la volonté ? R. Une étude de 2007 rapportait qu’une boisson au glucose supprimait la baisse de maîtrise de soi (Gailliot et al., 2007), mais ont suivi une expérience où un simple rinçage de bouche suffisait sans que la glycémie monte (Molden et al., 2012), et une analyse jugeant fragiles les études sur le glucose dans leur ensemble (Vadillo et al., 2016). De petites expériences (62 à 154 personnes) ont aussi trouvé qu’une boisson sucrée n’améliorait la maîtrise de soi que chez les personnes qui croyaient la volonté limitée (Job et al., 2013). Peu de preuves justifient de prendre du sucre pour sa volonté.

Q. Peut-on entraîner sa volonté comme un muscle ? R. Dans une méta-analyse des études d’entraînement à la maîtrise de soi, l’effet moyen était de g = 0,30, mais il tombait à g = 0,13 à 0,24 après correction des biais, et ce qui produisait l’effet restait flou (Friese et al., 2017). Plutôt que de seulement s’exercer à se retenir, essayez aussi de modifier votre situation et de prendre des habitudes (Duckworth et al., 2016b ; Galla & Duckworth, 2015).

Q. L’étude selon laquelle les juges deviennent plus sévères avant le déjeuner ne prouve-t-elle pas que la volonté s’épuise ? R. On cite souvent une étude de 2011 où, sur 1 112 décisions de libération conditionnelle en Israël, les décisions favorables passaient d’environ 65 % juste après une pause à presque zéro avant la suivante (Danziger et al., 2011a). Des critiques ont relevé que l’ordre des dossiers n’était pas aléatoire et que les détenus sans avocat passaient en général en dernier (Weinshall-Margel & Shapard, 2011), et les auteurs de l’étude ont répondu que leurs résultats tenaient en ajoutant la représentation juridique à l’analyse (Danziger et al., 2011b). Une simulation de 2016 a montré qu’il suffisait de ne pas commencer juste avant une pause une décision favorable, plus longue, pour produire un schéma semblable, et en concluait que l’étude d’origine surestimait l’effet, tout en ajoutant que cela n’expliquait pas l’ensemble des données (Glöckner, 2016). L’effet a donc sans doute été exagéré plutôt qu’entièrement expliqué, et comme l’étude analysait des décisions sans mesurer la maîtrise de soi de quiconque, c’est une preuve fragile que la volonté s’épuise. Le détail se trouve dans la partie sur la fatigue décisionnelle du guide sur l’indécision.

Q. Croire que « la volonté est illimitée » aide-t-il ? R. Une étude a trouvé que les étudiants qui le croyaient procrastinaient moins et avaient de meilleures notes en période chargée, mais elle portait sur des liens (Job et al., 2015). Le résultat expérimental selon lequel cette croyance empêche l’épuisement de l’ego n’a pas été confirmé par une réplication préenregistrée (Carruth et al., 2023).

Q. mind.io propose-t-il un test de volonté ou de maîtrise de soi ? R. Non. Pour voir sous forme de scores cinq traits de personnalité, dont le caractère consciencieux, qui relève de la notion de maîtrise de soi, vous pouvez faire le test Big Five. Il ne mesure pas la quantité de volonté qu’il vous reste.

Références : Baumeister, R. F., Bratslavsky, E., Muraven, M., & Tice, D. M. (1998), Ego depletion: is the active self a limited resource?, Journal of Personality and Social Psychology 74(5), 1252-1265, https://doi.org/10.1037/0022-3514.74.5.1252 ; Muraven, M., & Baumeister, R. F. (2000), Self-regulation and depletion of limited resources: does self-control resemble a muscle?, Psychological Bulletin 126(2), 247-259, https://doi.org/10.1037/0033-2909.126.2.247 ; Hagger, M. S., Chatzisarantis, N. L. D., Alberts, H., Anggono, C. O., Batailler, C., Birt, A. R., et al. (2016), A multilab preregistered replication of the ego-depletion effect, Perspectives on Psychological Science 11(4), 546-573, https://doi.org/10.1177/1745691616652873 ; Vohs, K. D., Schmeichel, B. J., Lohmann, S., Gronau, Q. F., Finley, A. J., Ainsworth, S. E., et al. 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